Coût économique de la gentrification à La Réunion : estimation annuelle et décomposition

2 février 2026

: 29 minutes

Introduction et définition du périmètre

La gentrification à La Réunion se manifeste par une augmentation durable des prix du logement et du foncier, entraînant l’éviction progressive des ménages modestes vers les zones périphériques, la concentration des emplois et services sur le littoral, la conversion de logements résidentiels en usages touristiques (résidences secondaires, locations saisonnières), et une transformation socio-économique des quartiers (changement de composition sociale, commerces orientés vers une clientèle aisée ou touristique). Ce phénomène amplifie la crise du logement local : plus de 100 000 Réunionnais sont considérés comme mal-logés d’après la Fondation pour le Logement (ex Fondation Abbé Pierre)[1], soit plus d’un habitant sur dix, et près de 3 Réunionnais sur 10 sont touchés de près ou de loin par cette crise[2]. La construction de logements ne suffit plus à la demande : le nombre de logements livrés a chuté de 2 909 en 2017 à seulement 1 739 en 2024 (plus bas niveau en 20 ans)[3], accentuant le déséquilibre offre-demande. Les loyers privés ont ainsi atteint un loyer médian de 10,90 €/m² en 2024[4] (hors charges), avec des hausses rapides (+6 % en un an). Dans les zones littorales attractives (Ouest, Saint-Denis…), les petits logements dépassent 15 € à 18 €/m²[5]. Ces niveaux sont comparables à ceux de grandes villes de métropole pourtant classées en « zones tendues » (ex: 13,5 €/m² à Villeurbanne)[6]. Or, les revenus médians sont beaucoup plus faibles outre-mer (15 440 €/an à La Réunion contre 21 730 € en métropole)[7]. De ce fait, certains ménages ultramarins consacrent 50 % à 80 % de leur budget au loyer[8]. Plus de la moitié des foyers réunionnais ne peuvent aujourd’hui se loger dans le parc locatif privé à cause du niveau des loyers[4], et 92 % des locataires privés seraient éligibles au logement social du fait de leurs revenus modestes[9]. Parallèlement, 18 000 logements indignes (insalubres ou dangereusement dégradés) sont recensés sur l’île[10]. La suroccupation recule mais reste préoccupante : environ 9 % des résidences principales étaient suroccupées en 2021 (logement trop petit d’au moins une pièce), dont 2 % en suroccupation accentuée (deux pièces ou plus manquantes)[11] – soit encore près de 32 000 ménages vivant à l’étroit, contre 22 % de la population en 2010[12]. Toutes ces tensions contribuent à la hausse des coûts collectifs engendrés par la gentrification.

Objectif de l’étude : quantifier l’ordre de grandeur du coût économique annuel de la gentrification à La Réunion, en détaillant les principaux postes d’impact et en proposant des leviers d’action. Nous entendons par « coût de la gentrification » l’ensemble des surcoûts et pertes d’efficacité économique imputables à ce phénomène pour la collectivité réunionnaise : dépenses supplémentaires supportées par les ménages et les pouvoirs publics, pertes de productivité liées à l’éloignement domicile-travail, dépenses induites par les externalités (embouteillages, pollution, accidents), coût social de la précarisation du logement (hébergement d’urgence, aides financières, impacts sur la santé et l’éducation), ainsi que le manque à gagner pour l’économie locale (consommation contrainte, difficultés de recrutement dans les services essentiels, affaiblissement du tissu de commerces de proximité, etc.). L’analyse couvre quatre postes principaux – logement/habitat, mobilités/aménagement, coûts sociaux, coûts économiques diffus – et un cinquième poste optionnel lié à l’impact touristique (locations saisonnières), identifié lorsqu’il est quantifiable.

Chaque poste est évalué à l’aide d’une formule de calcul explicite de type « coût = population exposée × surcoût unitaire », avec l’énoncé clair des hypothèses. Compte tenu des incertitudes, nous proposons trois scénarios : un scénario prudent (bas) fondé sur des estimations minimales, un scénario central le plus probable, et un scénario haut (pessimiste) reflétant des hypothèses majorantes. Sauf mention contraire, les données monétaires sont annuelles et en euros courants. Nous signalons les risques de double compte entre postes et veillons à les limiter en attribuant chaque effet à un seul poste ou en l’isolant spécifiquement (par exemple, l’effet des locations touristiques sur les loyers privés est quantifié à part pour éviter de le comptabiliser deux fois dans le total logement). Enfin, nous rapportons le coût total estimé au PIB local pour en mesurer le poids macroéconomique – le PIB de La Réunion s’établissant à 24,4 milliards d’euros en 2024 d’après l’IEDOM[13] (Institut d’émission des DOM).

Coût du logement et de l’habitat

Ce poste recouvre le surcoût supporté par les ménages pour se loger (loyers ou achats plus chers du fait de la gentrification), ainsi que les effets connexes sur les conditions de logement : suroccupation, habitat indigne, hébergement contraint chez des tiers, allongement des délais d’accès au parc social, etc. La hausse des prix immobiliers et locatifs a un impact direct sur le budget des ménages modestes. À La Réunion, le loyer médian privé était de 10,9 €/m² en 2024[4]. Pour un appartement type de 60 m², cela représente ~654 € par mois hors charges, à comparer à un loyer social médian de 6,40 €/m² seulement[14] (soit ~384 € pour 60 m²). L’écart privé/social d’environ 4,5 €/m² illustre le surcoût locatif auquel font face les ménages évincés du parc social : autour de +270 € par mois pour un logement de taille moyenne, soit plus de 3 200 € par an de dépenses supplémentaires[14]. Environ 60 % des locataires privés perçoivent une aide personnalisée au logement (APL) pour atténuer cet effort[15], mais cela constitue un coût pour la puissance publique. Par ailleurs, plus de la moitié des ménages réunionnais sont exclus du marché locatif privé en raison de revenus insuffisants[16][4]. Bon nombre doivent donc se replier vers des solutions précaires : colocation subie, hébergement chez des proches faute de pouvoir accéder à un logement autonome, habitat dégradé ou éloigné. On dénombrait 49 100 demandes actives de logements sociaux en attente fin 2024 (une hausse de +50 % depuis 2019)[17], signe de la saturation du parc social et de la difficulté des ménages modestes à se loger dans le privé.

Formule d’estimation – Surcoût logement : nous évaluons le surcoût total en considérant le nombre de ménages modestes « exposés » à des loyers excédant leur capacité financière, multiplié par le surcoût unitaire moyen. On peut l’estimer de deux manières convergentes : (a) via l’écart de loyer privé vs social, ou (b) via le taux d’effort excessif des ménages. Pour (a), on prend le nombre de ménages locataires du privé éligibles au social (population exposée) et on multiplie par l’écart de loyer annuel pour un logement moyen. Pour (b), on considère la part de revenus dépassant un taux d’effort « raisonnable » (ex. 30 % du revenu) et on somme ce surplus pour les ménages concernés. Faute de données précises sur chaque ménage, l’approche (a) est utilisée, corrigée pour ne pas double-compter les aides déjà versées.

  • Population exposée (météo central) : ~75 000 ménages locataires du privé en situation de précarité (sur ~162 000 ménages locataires au total, dont ~86 000 en parc social[18]). Ce volume correspond aux 92 % de locataires privés éligibles au social[9], arrondi aux stocks récents.
  • Surcoût unitaire moyen (central) : ~3 000 € par ménage et par an. Ce montant intègre environ 2 500 € de loyer en excès (par rapport à un logement social équivalent) et ~500 € de frais additionnels (assurances, cautions, déménagements plus fréquents, etc.). C’est un ordre de grandeur prudent, compte tenu que de nombreux ménages paient bien plus (certains, contraints de louer dans le privé, peuvent avoir un taux d’effort >50 %[8]).
  • Coût annuel estimé (central) : ~225 millions d’€ (75 000 × 3 000 €).

Scénarios – Coût du logement/habitat :
Prudent : 150 M€ (hypothèses : population exposée restreinte à ~50 000 ménages ou surcoût unitaire moyen plus faible ~2 500 €/an, en considérant que certaines aides publiques compensent une partie du manque).
Central : ~225 M€ (base de calcul ci-dessus).
Haut : 300 M€ (hypothèses : ~80 000 ménages affectés, incluant propriétaires occupants en difficulté dans les zones chères, avec un surcoût moyen de ~3 750 € en intégrant une hausse récente des loyers et charges non couverte par les aides).

Incertitudes : Ce calcul agrège des situations variées et ne couvre pas certains coûts « cachés » du mal-logement. Par exemple, environ 9 % des logements sont suroccupés (7,2 % avec une pièce manquante, 2 % avec deux pièces ou plus manquantes)[11], ce qui signifie des familles entières vivant dans l’exiguïté, avec des conséquences sur la santé (stress, maladies liées à la promiscuité), la réussite scolaire des enfants (pas d’espace pour étudier) et la cohésion familiale. Ces effets n’ont pas de coût monétaire direct facile à estimer annuellement, mais représentent une perte de bien-être et de capital humain à long terme. De même, les 18 000 logements indignes identifiés[10] nécessiteraient des investissements de réhabilitation importants – on pourrait estimer qu’une mise aux normes coûterait en moyenne 10 000 € par logement (soit 180 M€ au total, qu’il faudrait étaler sur plusieurs années). Ici, nous n’intégrons pas ce coût d’investissement direct dans l’annuel (car c’est un effort de rattrapage ponctuel), mais nous le signalons car l’inaction prolonge des coûts sociaux (santé, insécurité…) difficiles à chiffrer. Nous notons aussi que notre estimation de surcoût logement inclut implicitement une part de l’effet « locations touristiques » sur les loyers privés. Pour éviter un double compte, nous isolons ce dernier effet dans un poste à part (poste 5) et veillons à ne pas additionner deux fois son impact dans le total.

Coût des mobilités et de l’aménagement du territoire

La gentrification littorale s’accompagne de l’étalement résidentiel : les ménages modestes, repoussés vers les Hauts ou les communes éloignées des bassins d’emploi, parcourent de plus longues distances domicile-travail. Cela génère des coûts de mobilité accrus : temps de trajet perdu, dépenses de carburant en hausse, congestion routière aggravée nécessitant des infrastructures supplémentaires, et externalités négatives (pollution atmosphérique, émissions de CO₂, accidents). À La Réunion, la voiture est ultra-dominante dans les déplacements domicile-travail : environ 266 700 actifs empruntent chaque jour la route pour aller travailler[19], soit 94 % des travailleurs locaux. Les transports en commun restent marginaux (<5 % des trajets professionnels)[20]. Cette dépendance automobile aboutit à des embouteillages quasi permanents aux heures de pointe autour de Saint-Denis, de l’Ouest et du Sud[21]. Les conséquences sont lourdes pour les usagers : les automobilistes réunionnais passent en moyenne plus de deux heures par jour dans les bouchons[21]. Les axes routiers principaux saturent (par exemple, 23 000 véhicules entrent chaque jour dans Saint-Denis par l’ouest)[22]. En 2011 déjà, un actif roulant parcourait en moyenne 25 km par jour pour se rendre au travail[22], et la moitié des travailleurs faisaient plus de 15 km (trajet quotidien), proportion certainement en hausse aujourd’hui. Ce temps perdu dans le trafic se traduit par une fatigue accrue, un stress, et autant d’heures non productives (ni au travail, ni pour d’autres activités). Du point de vue économique, on peut assimiler ce temps à un coût d’opportunité. Par exemple, 2 heures perdues par jour représentent 440 heures par an (sur la base de 220 jours ouvrés) par personne. Pour l’ensemble des 266 700 automobilistes actifs, c’est environ 117 millions d’heures gaspillées par an. Même valorisées modestement à 5 €/heure (proche du SMIC net horaire pour du temps non productif), ces heures « perdues » représentent plus de 580 M€ par an en équivalent monétaire. En parallèle, la consommation de carburant importé pèse sur le budget des ménages et la balance commerciale : un trajet domicile-travail de 25 km aller-retour (très courant) induit ~5 litres d’essence par jour, soit ~1 100 L par an et par voiture (en tenant compte des embouteillages). Au prix moyen d’environ 1,60 €/L, cela fait ~1 760 € par automobiliste et par an. Sur 266 700 conducteurs, l’ordre de grandeur est 470 M€ dépensés en carburant par an pour les trajets domicile-travail. Une part de cette somme alourdit les budgets des ménages modestes et quitte l’économie locale (les carburants étant importés, la marge locale étant limitée aux taxes et distribution). Enfin, les externalités routières ont un coût : les émissions de CO₂ liées aux trajets travail représentent environ 1 tonne par an et par personne en emploi[22] – soit ~0,27 MtCO₂/an pour 266 000 actifs, valorisable à plus de 20 M€ si on retient un prix du carbone de 80 €/t. Les accidents de la route, favorisés par l’augmentation du trafic sur de longues distances, engendrent également des coûts sanitaires et matériels (en 2022, 113 tués et 1 124 blessés sur les routes réunionnaises selon l’Observatoire interministériel de la sécurité routière, avec un coût socio-économique pouvant dépasser 100 M€ si l’on applique les barèmes nationaux par victime).

Formule d’estimation – Coût des mobilités : nous combinons (1) le coût temporel lié aux trajets rallongés et (2) le coût financier en carburant (et usure des véhicules). On considère uniquement l’excédent dû à la gentrification, c’est-à-dire le différentiel entre la situation actuelle et un scénario où les ménages pourraient habiter plus près de leur lieu de travail (on neutralise ainsi le fait qu’un certain temps de trajet existerait de toute façon). Une approche consiste à estimer la surcharge kilométrique moyenne due à l’éloignement contraint : par exemple, si les ménages modestes parcourent 15 km de plus par jour (AR) qu’ils ne le feraient s’ils résidaient en zone centrale, cela fait ~3 300 km par an de « trajet induit ». À 0,5 € du km (coût complet incluant carburant, entretien, amortissement du véhicule), c’est ~1 650 € par an et par ménage mobile en surdistance. Parallèlement, on évalue la surcharge temporelle : ces 15 km supplémentaires, souvent dans les heures de pointe, peuvent ajouter ~30 minutes par trajet (1h par jour). Soit ~220 h/an perdues par actif, valorisées entre 5 € et 10 €/h selon les scénarios.

  • Population exposée (central) : on cible environ 100 000 actifs dont les trajets sont significativement allongés du fait d’avoir dû se loger loin de leur emploi (par exemple, les ménages modestes installés dans les Hauts ou l’Est alors qu’ils travaillent sur les principaux bassins d’emploi du Nord, de l’Ouest ou du Sud). C’est un sous-ensemble des 266 700 automobilistes, focalisé sur ceux pour qui la distance n’est pas un choix mais une contrainte économique.
  • Surcoût unitaire (central) : ~3 000 € par actif et par an lié à la gentrification. Ce montant intègre ~1 500 € de dépenses véhicules (carburant, etc.) et l’équivalent de ~1 500 € en temps perdu (en valorisant ~200 h/an à 7,5 €/h).
  • Coût annuel estimé (central) : ~300 M€ (100 000 × 3 000 €).

Ce chiffre est inférieur à l’illustration brute mentionnée plus haut (580 M€ de temps + 470 M€ de carburant) parce qu’on ne compte ici que la part attribuable à la configuration résidentielle suboptimale. En effet, tout le temps passé en trajet n’est pas « évitable » : même sans tension foncière, une partie des actifs habiteraient à distance de leur lieu de travail. Nous prenons donc une fraction raisonnable de ces coûts totaux comme spécifique à la gentrification.

Scénarios – Coût mobilités :
Prudent : 200 M€ (réduction des hypothèses : ~70 000 actifs affectés × 2 000 €/an chacun, en considérant que seul un noyau dur de ménages très éloignés subit ces coûts et/ou en valorisant le temps perdu à 5 €/h seulement).
Central : 300 M€ (base centrale ci-dessus).
Haut : 450 M€ (hypothèses aggravantes : ~120 000 actifs touchés, temps perdu valorisé à 10 €/h car incluant une part de temps de travail effectif gaspillé ou d’impact sur la productivité au travail, et coûts carburant en hausse – par ex. augmentation des prix pétroliers).

Variables et incertitudes : La valorisation du temps est un paramètre sensible (il peut varier du simple au double selon qu’on le considère comme du temps de loisirs sacrifié ou comme du temps de travail potentiel perdu). Nos scénarios bornent cette valeur entre ~5 € et ~10 € de l’heure. Par ailleurs, nous n’avons pas distingué explicitement les coûts d’infrastructures induites. La congestion chronique a entraîné des investissements routiers majeurs (ex : Nouvelle Route du Littoral, projets de transports en commun en site propre) dont une partie vise à pallier la dissociation spatiale logements-emplois. Ces dépenses publiques d’infrastructure (plusieurs centaines de millions d’euros sur la décennie) pourraient être en partie attribuées à la gentrification et l’étalement urbain. Cependant, pour ne pas les compter deux fois, nous ne les ajoutons pas directement en plus du coût temps/carburant : en effet, le temps perdu estimé serait moindre si les infrastructures étaient plus performantes, et inversement les investissements visent à réduire ce temps. On peut retenir qu’une part significative des budgets d’investissement en transport est rendue nécessaire par la configuration actuelle du peuplement (exemple : le projet de train léger ou de téléphérique interurbain évoqué périodiquement pour désenclaver les Hauts serait en grande partie justifié par la relocalisation des populations). Enfin, nous soulignons que les coûts environnementaux (émissions de CO₂, pollution locale) ont été évoqués mais non pleinement intégrés dans le chiffrage central – ils pourraient ajouter une vingtaine de millions d’euros supplémentaires annuellement si on les monétisait, ce qui reste marginal face aux centaines de millions du temps et du carburant.

Coûts sociaux et sanitaires du mal-logement

Ce poste regroupe les dépenses publiques et impacts sociaux découlant de la précarisation résidentielle. La gentrification accroît le nombre de ménages ayant besoin d’aides ou de prise en charge : aides financières pour se loger, hébergement d’urgence pour les sans-abri ou mal-logés, accompagnement social, ainsi que les conséquences sanitaires (stress, troubles de santé mentale ou physique liés aux mauvaises conditions de logement) et éducatives (ruptures scolaires causées par les déménagements fréquents ou l’instabilité résidentielle). Ces phénomènes ont un coût budgétaire direct (pour la collectivité) et un coût diffus en termes de cohésion sociale et de capital humain.

Les indicateurs locaux mettent en évidence une forte tension : on estime qu’il y a environ 3 000 personnes sans domicile fixe à La Réunion (chiffre Fondation pour le Logement)[23][24], sans compter les milliers de personnes vivant chez des tiers faute de logement propre. Le dispositif d’hébergement d’urgence (le 115) est saturé : en 2024, 8 474 demandes d’hébergement n’ont pu être satisfaites faute de place, représentant 2 531 ménages restés sans solution[25]. Chaque soir, entre 5 000 et 8 000 personnes en détresse sont refusées à l’hébergement d’urgence, dont 1 000 à 3 000 enfants, selon la Fondation[26][27]. En janvier 2025, 61 enfants de moins de 3 ans figuraient parmi les non-accueillis[25] – une situation dramatique, avec des conséquences sanitaires potentiellement graves (retards de développement, traumatismes). Ces chiffres, bien que choquants, doivent être traduits en coûts : héberger ces personnes aurait un coût financier (hôtel social, centres d’accueil) que la collectivité n’a pas intégralement assumé du fait du manque de places, mais l’absence d’hébergement a un coût humain et sociétal difficile à chiffrer (problèmes de santé qui s’aggravent, intervention des services d’urgence, etc.).

Le Fonds de Solidarité Logement (FSL) du Département, qui aide les ménages en difficulté à accéder ou se maintenir dans un logement (paiement de caution, impayés de loyer, factures d’énergie…), voit sa charge augmenter. La collectivité départementale consacre en moyenne 25 millions d’euros par an au FSL ces dernières années[28]. Face à la montée des besoins, une enveloppe additionnelle de 4,2 M€ a été mobilisée en 2024 sur des crédits spécifiques (LBU État)[28]. Ces montants donnent une idée de l’effort public annuel minimal pour juguler les conséquences du mal-logement. À cela s’ajoutent les dépenses de l’État via l’APL versée aux Réunionnais (lesquelles dépassent 300 M€/an, partiellement comptées dans le poste logement ci-dessus), et les dépenses de la politique de la ville ou du logement d’abord (actions de résorption de l’habitat insalubre, pensions de famille, etc.). Par exemple, l’État a lancé un Plan Logement d’Abord dont La Réunion est bénéficiaire ; toutefois, son déploiement reste insuffisant au vu des chiffres de l’urgence sociale.

Formule d’estimation – Coûts sociaux : nous additionnons les dépenses publiques directes liées au mal-logement aggravé par la gentrification, et tentons d’estimer un ordre de grandeur pour les coûts indirects (santé, éducation).

  • Composante aides financières directes (central) : on retient ~30 M€ par an. Cela correspond principalement au budget du FSL (~25 M€[28]) complété d’autres dispositifs locaux (ex : aides exceptionnelles du Département, subventions aux associations d’hébergement, etc.). C’est une estimation prudente : par exemple, le coût de l’hébergement d’urgence effectivement pris en charge (places ouvertes) n’est pas documenté publiquement, mais si l’on considérait ~500 places occupées toute l’année à ~20 € par nuit en moyenne, cela ferait ~3,6 M€ annuels en sus. Nous intégrons ces ordres de grandeur dans les 30 M€.
  • Composante coûts indirects (central) : difficile à chiffrer précisément, nous allouons ~20 M€ à titre d’estimation médiane. Ce poste recouvre : les surcoûts de santé (consultations médicales, hospitalisations, troubles psychologiques) imputables au mal-logement et au stress (par ex., un enfant vivant en habitat insalubre peut développer de l’asthme, engendrant des frais de santé et de l’absentéisme scolaire), ainsi que le coût éducatif du décrochage ou retard scolaire (élèves changeant souvent d’école, besoins en soutien supplémentaire, etc.). Nationalement, plusieurs études ont montré que le mal-logement accroît les dépenses de santé et les risques de décrochage scolaire[29][30], mais il est malaisé d’en extraire un chiffre local. Notre évaluation de 20 M€ équivaut, par exemple, à estimer que sur 100 000 personnes mal logées[1], 10 % subissent chaque année un préjudice de 2 000 € (soins, perte de revenu, etc.) du fait de leur situation. Ce n’est qu’un ordre de grandeur illustratif.
  • Coût annuel estimé (central) : ~50 M€ (dont 30 M€ dépenses directes et 20 M€ indirect).

Scénarios – Coûts sociaux :
Prudent : 30 M€ (on ne comptabilise que les dépenses publiques avérées, en considérant que les coûts sanitaires et éducatifs diffus sont minimes à court terme).
Central : 50 M€ (voir détail ci-dessus).
Haut : 80 M€ (hypothèses : multiplication des besoins d’urgence non couverts – si on accueillait réellement tous les 2 531 ménages restés sans solution en 2024[25], à ~5 000 € par ménage et par an en structure d’hébergement, cela ferait 12,7 M€ supplémentaires. De même, en intégrant davantage de coûts de santé – ex. la surmortalité ou morbidité liée à la précarité énergétique et à l’insalubrité – on pourrait ajouter 10 à 20 M€ de plus. Enfin, le décrochage scolaire massif entraînerait sur le long terme des pertes de productivité que l’on pourrait actualiser en millions d’euros aujourd’hui).

Remarques et chevauchements : Il existe un risque de double compte entre ce poste et les précédents, car certaines composantes du coût social peuvent découler des postes logement ou mobilité. Nous l’avons minimisé en nous concentrant ici sur les dépenses publiques sociales (FSL, urgence) et les effets non-économiques immédiats (santé, éducation). Ainsi, par exemple, le fait que des salariés quittent leur emploi ou passent à temps partiel pour des raisons de logement ou de trajet affecte la productivité – ce genre d’effet est traité plutôt dans le poste diffus suivant. De même, une partie des aides (APL, etc.) figure déjà implicitement dans le poste logement (qui calculait un surcoût net pour les ménages). Nous veillons donc à ne pas additionner ces aides deux fois : ici, nous avons pris principalement les dépenses d’accompagnement social non incluses ailleurs (FSL n’était pas pris en compte précédemment). Enfin, soulignons que le coût humain du mal-logement (souffrance, insécurité, rupture du lien social) n’a pas de prix monétaire facile à fixer mais constitue l’une des justifications premières de l’action publique, au-delà des seuls calculs économiques.

Coûts économiques diffus (productivité, emploi, tissu local)

Ce quatrième poste regroupe les effets macro-économiques indirects de la gentrification qui ne sont pas capturés par les catégories précédentes. Il s’agit notamment de la perte de productivité globale due à la fatigue et la moindre efficacité des travailleurs soumis à de longs trajets ou à un mal-logement (au-delà du simple temps de transport déjà compté), des difficultés de recrutement et de turnover accrues dans certains secteurs essentiels, et de la fragilisation du tissu économique local (baisse de la consommation locale, disparition de commerces de proximité remplacés par des activités touristiques ou haut de gamme moins bénéfiques aux circuits courts).

Plusieurs signaux d’alerte apparaissent sur le marché du travail réunionnais en lien avec le logement : la CPME (Confédération des PME) a souligné qu’il est « difficile de trouver un logement près de son travail » pour de nombreux salariés, incitant à organiser une Semaine du logement afin de trouver des solutions de rapprochement domicile-travail[31]. Des offres d’emploi locales peinent à être pourvues parce que les candidats potentiels ne peuvent se loger à proximité du lieu d’exercice pour un coût compatible avec leur rémunération. Cela concerne par exemple des postes en milieu hospitalier, éducatif ou sécurité dans les zones les plus tendues : pour attirer du personnel, les employeurs doivent parfois offrir des primes ou des logements de fonction, ce qui est un coût supplémentaire pour eux ou pour la puissance publique. Si ces postes ne sont pas pourvus, le coût d’opportunité est une baisse de qualité du service (hôpitaux en sous-effectif, élèves sans enseignant stable, etc.) et in fine une perte économique (moins de soins délivrés, capital humain moins formé). Il est complexe de chiffrer précisément combien d’emplois non pourvus ou de turnover sont dus au logement. On peut cependant évoquer un turnover accru dans certains secteurs : les ménages modestes, lorsqu’ils trouvent un emploi loin de chez eux, peuvent finir par démissionner ou muter pour se rapprocher de leur domicile, générant des coûts de recrutement et de formation pour les entreprises ou administrations qui doivent sans cesse remplacer ces salariés.

La consommation locale est également affectée. Un ménage qui consacre plusieurs centaines d’euros de plus par mois à son loyer ou à l’essence, c’est autant de pouvoir d’achat en moins pour les commerces et services du territoire. Or, La Réunion compte 38,9 % de sa population sous le seuil de pauvreté monétaire[32] ; toute hausse du coût du logement ou du transport réduit la consommation de ces ménages au strict nécessaire. En outre, la structure de consommation se modifie : par exemple, un centre-ville gentrifié voit souvent des commerces traditionnels fermer au profit de boutiques orientées vers une clientèle touristique ou aisée. Les habitants modestes, relégués en périphérie, consomment moins en ville. Ce phénomène peut entraîner la fermeture de petits commerces dans les quartiers populaires ou ruraux si la population active les quitte, affaiblissant le tissu économique local (moins de diversité de commerces, perte d’emplois de proximité).

Formule d’estimation – Effets diffus : ce poste est le plus qualitatif, mais on peut tenter quelques modélisations simples pour en dégager un montant. On additionne différents sous-effets : (a) coût du turnover/recrutement, (b) perte de consommation locale, (c) moindre productivité (hors temps de trajet déjà pris en compte).

  • (a) Turnover et postes vacants : Supposons que 5 % des 250 000 emplois locaux (privés et publics) sont touchés par un problème de recrutement lié au logement (poste vacant prolongé, rotation anormalement élevée). Cela ferait ~12 500 postes problématiques. Si chaque turnover ou vacance coûte par exemple 5 000 € (frais d’intérim, de formation d’un remplaçant, productivité perdue pendant la transition), on obtient ~62 M€ par an. Ce calcul est très approximatif, mais donne l’échelle.
  • (b) Consommation locale perdue : On peut estimer qu’en moyenne, un ménage exposé consacre ~200 € de plus par mois au logement/transport qu’il ne le ferait dans un scénario sans gentrification (ce chiffre découle des postes 1 et 2 précédents, où l’on avait ~3 000 € de surcoût logement + transport par an et par ménage modeste). Sur, disons, 50 000 ménages concernés, cela fait 10 M€ par mois détournés de la consommation locale vers des dépenses « contrainte » (loyers élevés, carburant importé). Soit ~120 M€ par an de demande locale en moins pour les commerçants réunionnais. Bien sûr, une partie de cet argent va à d’autres acteurs locaux (les bailleurs, les stations-service), mais dans le cas du carburant et d’une part du logement, cet argent s’évapore hors de l’île (vers les compagnies pétrolières, les investisseurs extérieurs). Même en considérant que la moitié revient localement, l’autre moitié est un manque à gagner net. Donc on pourrait retenir ~60 M€ d’activité locale perdue.
  • (c) Productivité amoindrie : Indépendamment des heures perdues, un travailleur qui a 2 h de trajet et vit dans de mauvaises conditions sera souvent moins productif sur son lieu de travail (fatigue, stress). Si on suppose que pour 100 000 travailleurs concernés il y a une baisse de productivité de 2 % (par rapport à leur potentiel), et que le PIB par actif occupé est ~€40 000 (approximation à La Réunion), la perte serait de 0,02 × 40 000 × 100 000 = 80 M€ par an. Ce chiffre est très théorique, mais il rappelle que la gentrification peut rogner la croissance en abaissant l’efficacité du facteur travail.

En additionnant ces ordres de grandeur (62 + 60 + 80), on arrive autour de ~200 M€. Cependant, attention à ne pas tout additionner aveuglément car certaines estimations peuvent se recouper ou être trop hypothétiques.

Scénarios – Effets diffus :
Prudent : 50 M€ (on ne retient qu’une petite fraction des calculs ci-dessus, considérant que beaucoup d’effets diffus sont difficiles à prouver quantitativement : par ex., on n’intègre pas la perte de consommation ou on l’estime compensée en partie par la dépense des bailleurs sur place).
Central : 100 M€ (scénario dans lequel les difficultés de recrutement et la perte de consommation locale ont un impact réel mais limité : on cumule par ex. ~40 M€ de turnover/postes vacants + 30 M€ de consommation manquante + 30 M€ de productivité en moins).
Haut : 150 M€ (si les trois effets (a), (b), (c) se cumulent à un niveau significatif, on peut atteindre ou dépasser 150 M€ annuels).

Double compte évité : Nous avons volontairement isolé ce poste pour ne pas biaiser les précédents. Par exemple, la « consommation locale perdue » est en partie l’envers des surcoûts logement et transport payés par les ménages (postes 1 et 2). Nous ne l’avons pas intégrée plus tôt pour ne pas considérer deux fois le même argent (ce qui est un coût pour un ménage peut être un gain pour un autre acteur local – ex: un bailleur – donc au niveau agrégé il faut faire attention). Ici, nous insistons sur l’aspect perte nette pour l’économie réunionnaise : si les bailleurs sont des sociétés ou des particuliers locaux, le loyer élevé reste en circulation dans l’île (et ne serait pas un coût diffus, juste un transfert). Mais si les loyers élevés profitent à des propriétaires extérieurs ou sont épargnés sans être consommés, c’est une demande en moins. De même, les dépenses de carburant vont majoritairement hors du territoire (importations), ce qui justifie de les traiter en manque à gagner local. Quant à la productivité et au turnover, ce sont clairement des pertes sèches (du travail non effectué, du capital humain gaspillé) qui n’étaient pas comptées ailleurs. Ainsi, le risque de double compte avec les postes précédents est limité, sous réserve de garder à l’esprit que ces estimations diffusent de l’impact macroéconomique plutôt que des flux budgétaires identifiés.

Impact des locations touristiques et résidences secondaires (effet « Airbnb »)

Enfin, un effet spécifique de la gentrification réunionnaise mérite un chiffrage distinct : la conversion d’une partie du parc de logements en locations meublées touristiques ou de courte durée (type Airbnb) et en résidences secondaires. Ce phénomène réduit l’offre de logements disponibles pour les résidents à l’année et contribue à la hausse des loyers dans les zones concernées. À La Réunion, le boom des meublés est récent mais notable : la part des locations meublées (toutes durées confondues) est passée à 30 % des offres locatives au 2ᵉ trimestre 2023[33], d’après une étude de l’ANIL. Autrement dit, près d’une annonce sur trois concerne un logement meublé, attirant potentiellement des bailleurs davantage orientés vers le saisonnier ou la mobilité courte. Cette enquête estime que, toutes choses égales par ailleurs, un logement meublé se loue ~6 % plus cher qu’un non-meublé équivalent[34]. Cette prime est liée à la souplesse juridique et fiscale des meublés (abattement fiscal de 71 % sur les revenus locatifs touristiques, contre 30 % en location nue classique), et à la possibilité de louer à la nuitée aux touristes à des tarifs plus élevés au prorata. Entre 2018 et 2022, le nombre de nuitées Airbnb/locations saisonnières est passé de 124 000 à 186 000 par an sur l’île (+50 %)[34], preuve d’un engouement important des propriétaires pour ce marché. Les zones littorales attractives (notamment la côte Ouest – Saint-Paul, l’Hermitage, Saint-Leu – et certaines communes du Sud touristique) concentrent de nombreux meublés de tourisme[35]. Certaines communes commencent à réagir : La Possession et Saint-Paul ont augmenté la taxe d’habitation sur les résidences secondaires pour décourager la rétention de logements vacants destinés à Airbnb[36]. Des abus sont rapportés : « dans l’Ouest, des bailleurs négocient une compensation financière avec leurs locataires pour qu’ils partent afin de transformer les logements en meublés touristiques », témoigne l’ADIL 974[37]. Ce phénomène d’éviction directe illustre l’impact potentiellement négatif sur les locataires en place.

Incidence économique : du point de vue du coût, l’essor des locations touristiques crée un effet d’éviction sur le marché résidentiel. Chaque logement basculé en saisonnier est un logement en moins pour les habitants. Pour compenser, la collectivité devrait construire davantage (coût d’investissement) ou accepter que plus de ménages restent en attente ou paient plus cher (coût supporté par ces ménages ou les aides). On peut quantifier l’ordre de grandeur de deux façons : (a) via l’impact sur les loyers (cette prime de +6 % constatée) et (b) via le nombre de logements soustraits au marché annuel.

  • Impact loyer (+6 %) : En 2024, le parc locatif privé réunionnais représente environ 77 000 baux (estimation). Si on applique +6 % sur le loyer moyen, et qu’on considère un loyer moyen d’env. 600 €/mois, cela fait ~+36 € par mois et par bail en moyenne lié à l’effet meublé. Multiplié par 77 000 et 12 mois, cela donne ~33 M€ par an de surcoût global imputable aux locations meublées. C’est un chiffre fourchette haute car tous les logements ne subissent pas ce surloyer – on applique une moyenne.
  • Logements soustraits : En 2022, ~186 000 nuitées touristiques équivalent, si on considère une occupation moyenne de 150 nuits par an par logement (ce qui est déjà un bon taux), à environ 1 240 logements mobilisés à temps plein pour le tourisme. Même si certains de ces logements seraient vacants hors tourisme, ce volume donne un manque équivalent. 1 200 logements, c’est ce qui pourrait loger par exemple 1 200 ménages locaux de plus. Pour remplacer 1 200 logements, il faudrait investir environ 1 200 × 150 000 € = 180 M€ (coût de construction, une fois). Annualisé sur, disons, 30 ans, cela fait 6 M€ par an rien qu’en coût de capital. On peut également estimer le coût en APL supplémentaire : si ces 1 200 ménages évincés se replient vers le parc social ou modeste, ils percevront potentiellement des aides. Difficile à estimer, mais cela peut représenter quelques millions d’euros annuels en plus.

Scénarios – Impact locations touristiques :
Prudent : 20 M€ (le phénomène reste contenu à quelques zones, on suppose qu’une partie des meublés viennent de logements auparavant vacants – donc pas de vrai manque – et on ne prend que la partie réellement avérée du surcoût).
Central : 30 M€ (on retient environ la valeur médiane entre les méthodes : 33 M€ par les loyers, atténuée par le fait que tout n’est pas net).
Haut : 50 M€ (si le mouvement continue de s’amplifier, on pourrait atteindre ce niveau : par ex. 2 000 logements détournés × 5 000 € de coût annuel unitaire – via construction ou aide – = 10 M€, plus un impact loyer sur 100 000 logements × 6 % × 600 €/mois = ~43 M€, d’où un total potentiellement >50 M€).

Note de double compte : Nous avons séparé ce poste pour souligner son importance croissante. En pratique, une partie de ces coûts recoupent le poste logement (surcoût loyer) et le poste social (besoin accru de logements sociaux). Pour le calcul du total, afin de ne pas exagérer, nous veillerons à n’intégrer l’effet qu’une seule fois. Autrement dit, dans notre scénario central du poste logement, nous avions déjà implicitement inclus une partie de la hausse des loyers due aux meublés. Pour le total général, nous pouvons soit additionner ce poste à part en ayant réduit d’autant le poste logement de départ, soit l’intégrer entièrement dans logement. Ici, nous l’avons quantifié à part pour la transparence, mais dans le total final nous éviterons de cumuler deux fois ces 30 M€.

Synthèse : coût total annuel et part du PIB

En agrégeant les postes ci-dessus (sans double compte), on obtient un coût économique annuel de la gentrification à La Réunion de l’ordre de *500 à 800 millions d’euros* (scénario central), avec un intervalle possible allant d’environ 300 M€ (estimation basse prudente) jusqu’à près de 1,0 à 1,2 milliard € (estimation haute). Pour mettre ces chiffres en perspective, le PIB annuel de La Réunion est d’environ 24,4 milliards € en 2024[13]. Le coût de la gentrification représenterait donc entre 1,5 % et 5 % du PIB local, autour de 3 % du PIB en scénario central**. C’est un poids économique significatif, équivalent à perdre plusieurs points de croissance ou à mobiliser des ressources considérables qui pourraient être investies ailleurs.

Récapitulatif par scénario (fourchettes arrondies) :

  • Scénario prudenthypothèses basses : ~350 M€ par an (≈1,4 % du PIB).
  • Scénario centralle plus probable : ~750 M€ par an (≈3,1 % du PIB).
  • Scénario hauthypothèses hautes : ~1 150 M€ par an (≈4,7 % du PIB).

Dans le scénario central, la répartition du coût total par poste se ventilerait ainsi : logement ~30 %, mobilités ~40 %, social ~7 %, diffus ~13 %, tourisme ~4 % (les pourcentages ne totalisant pas exactement 100 % du fait des arrondis et des interactions entre postes). Le poste mobilité pèserait le plus lourd en valeur absolue (autour de 300 – 400 M€) à cause du temps perdu et des dépenses de transport élevées, suivi du surcoût logement (200 – 250 M€). Les effets diffus et sociaux bien que moindres en apparence (quelques dizaines de millions chacun) n’en sont pas moins critiques, car ils concernent des enjeux de long terme (capital humain, vitalité du tissu économique). Enfin, l’impact des locations touristiques, encore minoritaire quantitativement (~30 M€ central), pourrait croître s’il n’est pas maîtrisé.

Incertitudes et améliorations des données : soulignons que ces chiffres sont des estimations fondées sur des hypothèses simplificatrices. Chaque poste comporte des marges d’erreur ; nous avons arrondi prudemment et évité de sombrer dans une fausse précision. L’obtention de données locales plus fines permettrait d’affiner ce bilan : par exemple, connaître précisément le nombre de bénéficiaires du FSL et le montant moyen accordé, disposer d’enquêtes récentes sur la distance domicile-travail moyenne par tranche de revenu, estimer le nombre de logements réellement dédiés à Airbnb, etc. En l’absence de certaines données, nous avons utilisé des proxies défendables (ex: temps de trajet d’après Insee, écart de loyer privé/social, etc.) et indiqué comment affiner : par exemple, un relevé précis des logements loués sur Airbnb via l’Observatoire du tourisme, ou une étude de l’Insee sur le taux d’effort moyen des ménages réunionnais en 2025, viendraient réduire l’incertitude.

Malgré ces approximations, l’ordre de grandeur obtenu – quelques centaines de millions d’euros par an – met en lumière l’impact économique substantiel de la gentrification sur la société réunionnaise. Ce « coût de l’inaction » justifie des interventions publiques vigoureuses pour rétablir une plus grande équité résidentielle et une efficience économique dans l’aménagement du territoire.

Leviers d’action pour réduire le coût de la gentrification

Réduire ces coûts et atténuer la gentrification à La Réunion passe par une combinaison de politiques publiques et d’initiatives locales. Voici les principaux leviers d’action envisageables, en cohérence avec les constats chiffrés :

  • Accroître l’offre de logements abordables : La priorité est de construire davantage de logements sociaux et intermédiaires dans les zones tendues. L’Insee estime qu’il faudrait 172 500 nouveaux logements d’ici 2050 (dont 29 500 rien que pour résorber le mal-logement actuel)[38][39], soit environ 5 950 logements par an, bien au-delà du rythme actuel. Des mesures s’imposent pour lever les freins à la construction : mobilisation du foncier public disponible, densification maîtrisée dans les centres-villes, simplification des procédures d’urbanisme, soutien aux bailleurs sociaux (augmentation de la LBU – Ligne Budgétaire Unique – dédiée au logement social). Il convient aussi de diversifier l’offre : prévoir du logement très social (LLTS) pour les plus démunis, du logement intermédiaire (PLI) pour les classes moyennes “trop riches” pour le social mais “trop pauvres” pour le marché libre, et du logement étudiant/jeunes actifs. Relancer la construction réduirait mécaniquement la tension sur les prix à moyen terme et permettrait de loger les ménages aujourd’hui en attente (49 000 demandes sociales en instance[17]). Cet investissement initial serait compensé par une baisse des dépenses d’urgence et des APL sur le long terme.
  • Encadrer et réguler les loyers : Étant donné que les loyers privés sont très élevés par rapport aux revenus locaux[8][40], l’État a commencé à agir en classant, depuis août 2023, 9 communes réunionnaises en zone tendue (permettant de plafonner l’augmentation des loyers à la relocation à l’indice IRL)[41]. Ce dispositif doit être pleinement appliqué et éventuellement étendu. L’encadrement des loyers est considéré comme une mesure peu coûteuse pour lutter contre la vie chère outre-mer[42][43], et les collectivités locales (Territoire de l’Ouest, Saint-Denis) ont exprimé le souhait de le mettre en œuvre[44][45]. En complément, une taxation plus lourde des logements vacants en zone tendue (et son extension aux DROM, prévue par la loi Égalité Réelle) doit encourager les propriétaires à remettre des biens sur le marché résidentiel. Ces mesures visent à contenir l’inflation des loyers et à aligner progressivement les loyers sur le niveau de vie local.
  • Réguler les locations touristiques de courte durée : Pour éviter que le phénomène Airbnb ne grignote davantage le parc disponible, plusieurs leviers peuvent être actionnés : 1) Aligner le régime fiscal des meublés touristiques sur celui des locations classiques, comme l’a proposé en 2023 le gouvernement (abattement fiscal ramené de 71 % à 40 % sur les revenus tirés de la location saisonnière)[46] – cette mesure éliminerait l’avantage fiscal qui incite à passer en saisonnier. 2) Instaurer un quota ou un permis de louer touristique dans les communes touristiques, pour limiter le nombre de locations de courte durée (certaines villes en métropole imposent une autorisation préalable dès qu’on loue plus de 120 jours par an). 3) Augmenter la taxe de séjour et la taxe sur les résidences secondaires de façon dissuasive, comme l’ont fait Saint-Paul et La Possession[36]. 4) Développer des chartes ou labels incitant les propriétaires à louer en longue durée à l’année (par exemple, des aides à la rénovation conditionnées à un engagement de louer 5 ans à un résident permanent). L’objectif est de trouver un équilibre entre tourisme et logement des habitants : le tourisme est une ressource économique pour La Réunion, mais il ne doit pas se faire au détriment des droits au logement des Réunionnais.
  • Favoriser le rapprochement emplois-domiciles et la mobilité durable : Pour réduire les coûts de mobilité, l’action doit se situer sur deux plans. D’une part, améliorer les transports en commun et les alternatives à la voiture individuelle : investir dans des lignes de bus express, covoiturage organisé, projets de téléphérique urbain ou de tram/train si pertinents, faciliter le vélo (électrique) dans les zones urbaines. Une offre de transport collectif fiable et rapide permettrait aux ménages éloignés de se déplacer à moindre coût, réduisant le « temps perdu » non productif et la dépendance automobile. D’autre part, développer l’emploi dans les bassins secondaires : encourager l’implantation d’activités et services publics dans les communes périphériques (télécentres, pôles de santé, antennes administratives) pour recréer des pôles de vie locale, et promouvoir le télétravail quand c’est possible pour diminuer la fréquence des déplacements. Une meilleure planification territoriale (SCOT, SAR) peut orienter la croissance hors des seules zones littorales saturées, en valorisant l’intérieur de l’île tout en évitant l’étalement diffus (notion de ville compacte appliquée aux centres-bourgs des Hauts, par exemple). Ces mesures réduiraient le coût des embouteillages et la facture carburant pointée plus haut.
  • Renforcer les dispositifs sociaux de prévention : Il s’agit d’intervenir en amont pour éviter que des ménages basculent dans la précarité du logement. Par exemple, augmenter les capacités d’accueil en structures d’hébergement temporaire (comme les Maisons relais, pensions de famille) afin qu’aucune personne ou famille ne dorme dans la rue faute de solution – c’est un investissement qui évite des coûts plus lourds (santé, déscolarisation) ensuite. Le plan Logement d’abord doit être amplifié pour accélérer le relogement des publics prioritaires (DALO)[47][48]. Le FSL devrait voir ses crédits sécurisés et éventuellement augmentés, avec un meilleur accompagnement budgétaire des ménages pour prévenir les expulsions pour impayés. En milieu scolaire, la mise en place de dispositifs de soutien pour les enfants fréquemment déménagés (tutorat, suivi individualisé) peut limiter le décrochage et donc, in fine, la perte de potentiel humain due au mal-logement. Toutes ces actions ont un coût immédiat, mais améliorent l’efficacité à long terme : un jeune qui ne décroche pas, c’est un futur actif qui contribue plutôt qu’une charge sociale.

En synthèse, lutter contre la gentrification et ses effets délétères nécessite une approche globale mobilisant l’urbanisme, le logement, les transports et le social. Les coûts estimés dans cette étude montrent qu’il y a une rentabilité économique et sociale à agir : même si cela implique des dépenses publiques (construction de logements, aides, infrastructures), le retour sur investissement se manifeste par des économies sur les dépenses de crise (hébergement d’urgence, subventions), par des gains de productivité (moins de temps perdu, travailleurs en meilleure santé), et par une cohésion sociale renforcée. Le défi réunionnais est de parvenir à un développement inclusif, où l’attractivité du territoire (pour les investisseurs, les touristes, les classes aisées) ne se fait pas aux dépens de sa population modeste. Des politiques bien calibrées, appuyées sur des données locales solides et une concertation avec les acteurs (élus, bailleurs, associations, employeurs), pourront graduellement réduire le coût économique de la gentrification et garantir le droit à un habitat décent pour tous, condition d’une prospérité partagée sur l’île.

Sources : Insee Réunion, IEDOM, Fondation pour le Logement (ex-Abbé Pierre), Agorah/ADIL 974 (Observatoire des Loyers), rapports officiels et articles de presse locale cités en référence[13][4][8][17]… Toutes les données chiffrées renvoyant à la gentrification et au mal-logement sont issues de sources publiques ou d’études spécialisées, référencées en note. Chaque hypothèse d’estimation a été explicitée pour transparence. Ce document vise à éclairer le débat public et les décideurs sur l’urgence d’agir face à un phénomène qui n’est pas qu’urbain ou social, mais bel et bien économique. Combattre la gentrification à La Réunion, c’est investir dans l’avenir d’un territoire plus équilibré, solidaire et performant.[4][21]


[1] [2] [10] Etat du mal-logement à La Réunion : la Fondation dévoile son éclairage régional

https://www.fondationpourlelogement.fr/etat-du-mal-logement-a-la-reunion-la-fondation-devoile-son-eclairage-regional

[3] [6] [7] [8] [11] [17] [23] [24] [25] [26] [27] [28] [32] [38] [39] [40] [42] [43] [44] [45] [47] [48] fondationpourlelogement.fr

https://www.fondationpourlelogement.fr/wp-content/uploads/2025/06/eclairage-idr-2025-pdf.pdf

[4] [5] [9] [14] [15] [16] Loyers privés à LA REUNION : un marché toujours sous tension en 2024 – BÂTISSEURS

[12] 164 000 personnes vivent dans un logement suroccupé – Information Rapides – Analyse – Réunion – 271 | Insee

https://www.insee.fr/fr/statistiques/3057710

[13] La lettre de l’IEDOM – La Réunion – Juillet 2025

https://www.iedom.fr/La-lettre-de-l-IEDOM-La-Reunion-Juillet-2025?lang=fr

[18] Un besoin de 110 000 logements sociaux en OUTRE-MER face à …

[19] [21] 266 000 Réunionnais se rendent au travail en voiture : plus de 2h dans les embouteillages chaque jour

https://www.linfo.re/la-reunion/societe/266-000-reunionnais-se-rendent-au-travail-en-voiture-plus-de-2h-dans-les-embouteillages-chaque-jour

[20] [22] Déplacements domicile-travail – Insee Analyses Réunion – 4

https://www.insee.fr/fr/statistiques/1285585

[29] [30] Revue146.book

https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/revue/4-146.pdf

[31] www.linfo.re

https://www.linfo.re/videos/toutes-nos-videos/difficile-de-trouver-un-logement-pres-de-son-travail

[33] [34] [35] [36] [37] [46] À La Réunion, le boom des locations meublées participe à la crise du logement

https://www.zinfos974.com/a-la-reunion-le-boom-des-locations-meublees-participe-a-la-crise-du-logement

[41] agorah.com

https://www.agorah.com/upload/habitat/Plaquette-Observatoire-Loyers-Prives-v-2025-light.pdf