À La Réunion, les indicateurs de l’emploi s’améliorent. Mais derrière la progression statistique, une question stratégique demeure : comment transformer cette embellie en trajectoires professionnelles solides, notamment pour les jeunes, les moins diplômés et les publics éloignés de la formation ?
Depuis plusieurs années, La Réunion connaît une amélioration notable de sa situation sur le marché du travail. En 2025, 54 % des personnes âgées de 15 à 64 ans ont un emploi, soit 7 points de plus qu’en 2019. Le taux d’emploi réunionnais reste néanmoins très inférieur à celui de l’Hexagone, où il atteint 70 %. L’écart se réduit, mais il demeure massif.
Ce paradoxe doit être regardé de près. Oui, La Réunion crée de l’emploi. Oui, la dynamique est meilleure qu’il y a quelques années. Mais l’île part d’un niveau d’insertion durablement plus faible. La bonne question n’est donc pas seulement : « combien d’emplois supplémentaires ? » Elle est aussi : « quels emplois, pour quels publics, avec quelles compétences, et avec quelle capacité à sortir durablement de la précarité ? »
Au 4e trimestre 2025, l’emploi salarié à La Réunion est quasi stable sur le trimestre, mais progresse de 0,3 % sur un an, tandis qu’il baisse légèrement au niveau national. L’Insee indique même que La Réunion est la deuxième région française où la croissance de l’emploi est la plus forte en 2025, après la Guyane. Mais le même diagnostic souligne aussi un ralentissement net du rythme des créations d’emploi par rapport aux deux années précédentes.
L’enjeu est donc moins de célébrer une embellie que d’en sécuriser les effets. Une économie insulaire peut connaître des phases de rattrapage sans pour autant résoudre ses fragilités structurelles : dépendance à quelques secteurs, poids des emplois peu qualifiés, difficultés de mobilité, inadéquation entre formation et besoins économiques, exposition forte des ménages modestes aux chocs de prix.
La pauvreté rappelle la profondeur du problème social. En 2023, le taux de pauvreté à La Réunion atteint 36,4 %, avec un niveau de vie médian de 19 110 euros annuels. Le taux de pauvreté dépasse même 44 % chez les moins de 18 ans. Autrement dit, l’amélioration de l’emploi ne suffit pas encore à produire une amélioration sociale généralisée.
Cette situation impose de dépasser une lecture purement quantitative de l’emploi. Créer des postes est indispensable, mais cela ne répond pas automatiquement à trois questions centrales : les personnes éloignées de l’emploi y accèdent-elles réellement ? Les revenus générés permettent-ils de réduire la pauvreté ? Les trajectoires professionnelles permettent-elles une montée en compétences et une mobilité sociale ?
La démographie active ajoute une contrainte supplémentaire. En 2023, La Réunion compte 361 000 actifs de 15 ans ou plus. La population active augmente encore, mais moins vite qu’auparavant : +2 500 personnes par an entre 2018 et 2023, contre +3 700 par an entre 2007 et 2018 et +5 000 par an entre 2001 et 2007. Le réservoir de croissance par simple augmentation de la population active s’amenuise progressivement.
Ce ralentissement change la nature du défi. Pendant longtemps, l’urgence réunionnaise a été d’absorber une population active jeune et croissante. Demain, l’enjeu sera davantage d’élever le taux d’emploi, de maintenir les seniors dans de bonnes conditions d’activité, d’accompagner les reconversions et de mieux utiliser toutes les compétences disponibles sur le territoire.
Les jeunes restent au cœur de cette équation. Le taux d’emploi des 15-29 ans progresse, mais il n’atteint que 34 % en 2025. À l’autre bout de la vie active, le taux d’emploi des 50-64 ans atteint 57 %, soit une hausse importante par rapport à 2019. Ces deux chiffres racontent deux priorités publiques différentes : mieux faire entrer les jeunes dans l’emploi, et mieux accompagner l’allongement des carrières.
L’apprentissage constitue une avancée réelle. À La Réunion, le nombre de contrats d’apprentissage signés a été multiplié par 5 entre 2018 et 2024, contre 2,5 au niveau national. En 2024, 15 289 contrats ont commencé dans l’année et 13 200 étaient en cours au 31 décembre. C’est un signal fort : les entreprises, les organismes de formation et les jeunes se saisissent davantage de cet outil.
Mais là encore, le diagnostic doit rester exigeant. L’apprentissage monte en niveau, avec davantage de formations post-bac, mais La Réunion reste en retrait par rapport au niveau national. En 2023, 45 % des entrants en apprentissage préparent un diplôme supérieur au bac, contre 62 % en France. La progression est donc réelle, mais elle ne suffit pas encore à combler l’écart de qualification.
Le véritable nœud stratégique se situe peut-être dans la formation tout au long de la vie. L’accès à la formation reste fortement déterminé par le niveau de diplôme initial : seuls 13 % des non-diplômés réunionnais se forment chaque année, contre 59 % des titulaires d’un diplôme supérieur au baccalauréat. Les personnes en emploi se forment aussi davantage que les chômeurs et les inactifs.
Ce constat est décisif : le système de formation bénéficie le plus souvent à ceux qui sont déjà les mieux armés. C’est un mécanisme classique, mais particulièrement problématique dans un territoire où les écarts de diplôme, de revenus et d’accès à l’emploi sont élevés. Sans correction volontaire, la formation risque de renforcer les écarts au lieu de les réduire.
Les compétences de base forment un autre angle mort majeur. En 2022, 17 % des adultes réunionnais de 18 à 64 ans rencontrent des difficultés à l’écrit en français, soit 91 000 personnes. Les difficultés en calcul concernent 24 % des adultes de moins de 65 ans. Ces données ne relèvent pas seulement de l’éducation : elles touchent directement l’accès à l’emploi, aux droits, au numérique, à la formation et à l’autonomie administrative.
Il faut donc penser l’emploi comme une chaîne complète : petite enfance, réussite scolaire, orientation, mobilité, formation initiale, apprentissage, formation continue, accompagnement social, santé, logement et accès au numérique. Une politique de l’emploi efficace à La Réunion ne peut pas être isolée des politiques de cohésion sociale.
La structure familiale renforce encore cet enjeu. En 2021, quatre enfants mineurs sur dix vivent dans une famille monoparentale à La Réunion. Cette réalité pèse sur l’organisation quotidienne, la mobilité, la garde d’enfants, le temps disponible pour se former ou accepter un emploi éloigné du domicile.
Trois priorités peuvent être dégagées :
La première est de cibler les compétences socles. Lecture, écriture, calcul, numérique de base, démarches administratives et mobilité doivent être considérés comme des infrastructures sociales. Sans elles, l’accès à l’emploi reste fragile, même quand des postes existent.
La deuxième est de territorialiser davantage les parcours. À La Réunion, la distance ne se mesure pas seulement en kilomètres. Elle se mesure en temps de trajet, en correspondances, en coût de transport, en horaires décalés, en accès à la garde d’enfants. Les politiques d’emploi et de formation doivent donc être pensées à l’échelle des bassins de vie.
La troisième est de mieux articuler apprentissage, branches professionnelles et besoins publics. Les métiers du soin, du social, de la transition énergétique, de l’agriculture, de la maintenance, du bâtiment, du numérique et des services publics locaux peuvent devenir des filières de sécurisation professionnelle, à condition de construire des parcours lisibles et progressifs.
La Réunion n’est pas condamnée à choisir entre croissance de l’emploi et cohésion sociale. Mais pour que l’amélioration actuelle produise un changement durable, il faut passer d’une logique de rattrapage statistique à une logique d’investissement humain. L’emploi ne doit pas seulement être plus nombreux. Il doit devenir plus accessible, plus qualifiant, plus stable et plus protecteur.
La bataille réunionnaise des prochaines années ne sera donc pas uniquement celle du volume d’emplois créés. Ce sera celle de la capacité collective à transformer chaque emploi en trajectoire, chaque formation en opportunité réelle, chaque jeune accompagné en actif durable, chaque adulte en difficulté en citoyen pleinement outillé.
Chiffres clés
| Indicateur | Donnée |
|---|---|
| Taux d’emploi des 15-64 ans à La Réunion en 2025 | 54 % |
| Taux d’emploi des 15-64 ans dans l’Hexagone en 2025 | 70 % |
| Taux d’emploi des 15-29 ans à La Réunion en 2025 | 34 % |
| Taux d’emploi des 50-64 ans à La Réunion en 2025 | 57 % |
| Taux de pauvreté à La Réunion en 2023 | 36,4 % |
| Taux de pauvreté des moins de 18 ans en 2023 | 44,3 % |
| Adultes en difficulté à l’écrit en français en 2022 | 91 000 |
| Contrats d’apprentissage commencés en 2024 | 15 289 |


